Peu de jeux de société peuvent se prévaloir d'une histoire s'étirant sur plusieurs millénaires. Le backgammon est de ceux-là. Loin d'être une simple relique, il est le fruit d'une lente évolution, d'une diffusion à travers les continents et de révolutions qui ont transformé sa pratique. Ses règlesGlossaireLivret décrivant l'ensemble des règles, la mise en place, le déroulement et les conditions de victoire., d'une apparente simplicité, cachent une profondeur qui a fasciné les rois perses, les empereurs romains et les stratèges de l'ère numérique.
Son parcours témoigne de la manière dont un jeu peut absorber les cultures qu'il traverse. Il n'est pas simplement un ancêtre des jeux de course modernes ; il est un fil conducteur qui relie les premières civilisations à nos tables de jeu contemporaines. Pour comprendre le backgammon d'aujourd'hui, il faut remonter à ses origines les plus lointaines, là où le jeu se mêlait au sacré et au pouvoir.
Aux origines du jeu de course
Les origines exactes du backgammon sont un puzzle pour les historiens, mais les pistes les plus sérieuses convergent vers la Mésopotamie et la Perse, il y a environ 5000 ans. Les découvertes archéologiques fournissent les premières preuves matérielles. Le "Jeu Royal d'Ur", exhumé en Mésopotamie et daté d'environ 3000 avant J.-C., est souvent considéré comme l'un de ses plus anciens parents. Plus ancien encore, un plateauGlossaireSurface de jeu imprimée sur carton rigide, représentant la carte, le monde ou l'espace de jeu. découvert dans la "Ville Brûlée" en Iran, fabriqué en ébène avec des pionsGlossairePièce de jeu générique déplacée sur le plateau pour représenter un joueur, une unité ou un marqueur. en agate et turquoise, remonterait à 3200 avant J.-C.
L'Égypte ancienne connaissait aussi ses propres jeux de course. Le plus célèbre, le Senet, partage avec le backgammon des principes fondamentaux : un parcours à effectuer, des pions à déplacer selon un jet d'osselets ou de bâtons, et une interaction entre les adversaires. Des plateaux ont été retrouvés dans la tombe de Toutankhamon, signe de son importance culturelle et religieuse, le jeu symbolisant le voyage de l'âme dans l'au-delà.
C'est cependant dans l'Empire Romain que l'on trouve l'ancêtre le plus direct : le Ludus Duodecim Scriptorum (jeu des douze lignes), plus tard simplifié en Tabula. Joué avec trois dés, il opposait déjà deux joueurs déplaçant leurs quinze pions en sens inverse sur un plateau. Sa popularité était immense, y compris au sommet de l'État. L'empereur Claude était si passionné qu'il aurait fait installer un plateau dans son char pour jouer en voyage et aurait même rédigé un manuel sur le jeu, aujourd'hui perdu. Son successeur, Néron, était quant à lui connu pour parier des sommes colossales sur ses parties.
En Perse, le Nard, apparu entre le VIIe et le IXe siècle, est probablement le jeu qui se rapproche le plus du backgammon moderne. Il était chargé d'un symbolisme puissant : le plateau représentait l'année, les douze flèches de chaque côté les mois, les vingt-quatre cases les heures du jour, et la somme des faces opposées d'un dé (sept) le nombre de planètes alors connues.
Diffusion et standardisation en Europe
Avec l'expansionGlossaireAjout officiel à un jeu existant, apportant de nouvelles cartes, mécaniques ou scénarios. de l'Empire arabe puis le retour des Croisés, le jeu se propage sur le pourtour méditerranéen et en Europe à partir du VIIe siècle. Il devient un passe-temps prisé de l'aristocratie, changeant de nom au gré des régions et des époques.
Sa popularité lui attire cependant les foudres de l'Église, qui y voit un instrument de vice, étroitement associé aux jeux d'argent. En 1254, le roi de France Louis IX (Saint Louis) va jusqu'à interdire sa pratique à ses courtisans et à ses sujets. Ces interdictions n'empêchent pas le jeu de perdurer, adoptant une multitude de noms et de variantes locales.
| Pays / Région | Nom de la variante |
|---|---|
| France | Trictrac |
| Angleterre | Tables, Irish |
| Espagne | Tablero |
| Italie | Tavola Reale |
| Allemagne | Bretspiel |
| Turquie | Tavla |
Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que les règles commencent à s'unifier. C'est en Angleterre, où le jeu prend le nom de "backgammon" dès 1645, que s'opère cette standardisation. L'étape décisive est la publication en 1743 du A Short Treatise on the Game of Back-Gammon par Edmond Hoyle. Cet ouvrage est une révolution : il ne se contente pas de lister des règles, il introduit l'analyse stratégique, les calculs de probabilités, les ouvertures et les tactiques. Les règles établies par Hoyle forment la base du jeu moderne que nous connaissons.
L'étymologie du mot "backgammon" reste débattue. L'hypothèse la plus courante pointe vers le vieil anglais baec (retour) et gamen (jeu), en référence aux pions frappés qui doivent revenir au point de départ. Une autre piste évoque une origine galloise, de bach (petit) et cammaun (bataille).
L'invention qui a tout changé : le videau
Le XIXe siècle marque un recul pour le jeu dans une grande partie de l'Europe, où les échecs gagnent en prestige. En France, il survit sous la forme d'une variante populaire, le Jacquet, qui restera pratiqué jusque dans les années 1960.
C'est aux États-Unis, dans les années 1920, qu'une innovation va relancer et transformer le backgammon en profondeur : l'invention du dé doubleur, ou "videau" (de l'anglais doubling cube). Ce simple cube à six faces (2, 4, 8, 16, 32, 64) introduit une dimension psychologique de bluff et de gestion du risque qui était jusqu'alors absente. À son tour, un joueur qui estime avoir l'avantage peut proposer de doubler l'enjeu de la partie. Son adversaire peut refuser et perdre la mise initiale, ou accepter et prendre le contrôle du videau, devenant le seul à pouvoir redoubler par la suite.
Cette mécanique ajoute une couche stratégique considérable. Savoir quand doubler ou quand accepter un double devient aussi crucial que de bien jouer ses pions. Le backgammon n'est plus seulement un jeu de course optimisé par les probabilités ; il devient un jeu de prise de décision sous pression.
Ce renouveau est porté par une image glamour dans les années 1960 et 1970. Le jeu devient le passe-temps de la jet-set et des célébrités, de Hugh Hefner dans son manoir Playboy à l'actrice Lucille Ball. Des tournoisGlossaireCompétition organisée autour d'un jeu de société spécifique, avec classement et parfois des prix. internationaux voient le jour, dotés de prix importants, et le backgammon s'établit comme un jeu de compétition sérieux.
L'ère des ordinateurs et la révolution stratégique
La dernière grande transformation du backgammon est venue de l'informatique. Pendant des décennies, les meilleurs joueurs du monde ont développé des stratégies basées sur l'expérience, l'intuition et des calculs de probabilités complexes. Ils pensaient avoir approché un niveau de jeu optimal. L'arrivée des programmes informatiques, et notamment de TD-Gammon en 1992, a provoqué un séisme dans le monde du backgammon de compétition.
Développé par Gerald Tesauro, ce programme basé sur un réseau neuronal a appris à jouer uniquement en jouant des millions de parties contre lui-même, sans aucune connaissance stratégique humaine préprogrammée. En quelques mois, il a atteint un niveau de jeu supérieur à celui des meilleurs champions du monde. Surtout, TD-Gammon a révélé de nouvelles approches stratégiques que personne n'avait envisagées.
Le programme a démontré que des décennies de sagesse humaine étaient parfois erronées, favorisant des placements de pions jugés risqués ou contre-intuitifs qui se révélaient mathématiquement supérieurs à long terme. Les joueurs de haut niveau ont dû réapprendre des pans entiers du jeu, intégrant les leçons de l'intelligence artificielle. Aujourd'hui, les logiciels d'analyse sont des outils indispensables pour tout joueur de compétition.
De jeu mystique persan à passe-temps des empereurs romains, de péché médiéval à coqueluche de la jet-set, le backgammon a traversé 5000 ans d'histoire sans jamais se figer. Chaque époque a ajouté sa pierre à l'édifice, le videau apportant la tension psychologique et l'ordinateur la rigueur analytique. C'est peut-être là le secret de sa longévité : un squelette mécanique simple sur lequel l'histoire n'a cessé de greffer de nouvelles couches de complexité.



